Journée internationale de la Francophonie

Le français et les autres

Par Marc Thill

La langue française, c’est pour les Français, la francophonie pour les métèques. L’écrivain franco-marocain Tahar Ben Jelloun, récemment de passage au Luxembourg, ne mâche pas ses mots. Il le dit clairement: Il n’y a pas une langue française. Il y en a plusieurs. Il faudra les soutenir toutes, les appuyer et en prendre soin. La journée internationale de la Francophonie que nous fêtons aujourd'hui nous permet de rappeler que le français n’appartient pas à la France, mais aux 300 millions de locuteurs de cette langue à la fois riche, difficile et capricieuse. On l'oublie souvent: Les Français ne représentent que 20 % de la Francophonie! Pour la survie et la bonne santé de la langue française, il faudrait décentrer le regard de la France sur ce grand espace francophone. Car ce sont des peuples d'horizons divers, des Maghrébins, des Africains, des Québecquois, qui font renaître la langue française, qui l'enrichissent, qui y apportent leurs cultures et traditions, leurs façons de penser et leurs valeurs.

On manque parfois d’apporter de l'amour et de la vigilance à la langue française, il lui faudrait surtout donner de la souplesse. L’Académie française, gardienne de la langue, n’arrive pas à mener à bout ses réformes de l’orthographe – le pluriel des mots doubles, le doublement des consonnes, les accents circonflexes – alors que depuis belle lurette des linguistes et grammairiens comme le Belge Maurice Grévisse se moquent du français et de ses grigris comme des ces pluriels en «x» – hiboux, genoux, cailloux, joujoux, poux.

Un danger pour toutes les langues, pas seulement pour le français, vient sans doute des nouvelles écritures dans les tweets et textos. Mais ne dramatisons pas! Non, les réseaux sociaux n'appauvrissent pas nécessairement la langue. On peut écrire court et vivement sans devenir un vandale de la langue. Sur les réseaux comme ailleurs, les perdants sont les moins doués, ceux qui brutalisent la langue et de surcroît oublient les bonnes règles d'orthographe et de grammaire apprises à l'école.

Aujourd'hui, les sociétés vont vite. Les gens bougent. Un flux de marchandises et d’idées est au cœur du langage. C'est pourquoi, l'humain a tendance à se focaliser sur une «langue d’intercompréhension», en l'occurrence sur l’anglais. Parmi les citoyens de l'Union européenne seulement 38 % se disent anglophone. Si l'Europe veut éviter des replis identitaires, elle ne pourra pas exclure les 62 % qui ne parlent pas l'anglais. Le malaise qu’éprouvent certains vis-à-vis de l'Europe et surtout face à la mondialisation est sans doute lié au fait qu’il y a les «happy fews» et les autres, ceux qui parlent la langue de l'économie et de la bureaucratie, et ceux qui n’y ont pas accès. Si on continue de construire un monde dans une seule langue, on aura un seul ensemble qui correspond à une certaine identité, à une seule culture, celle de «l'Oncle Sam», et on finira par exclure une grande partie de la société. La Francophonie a sans doute son rôle à jouer.

Pour la petite histoire: l’anglais qui domine actuellement est d’une pauvreté aberrante. Ce n’est pas Shakespeare, ni Byron! Pour y remédier, les institutions européennes viennent d'embaucher des traducteurs ... pour transformer un mauvais anglais en un vrai anglais.

Kontakt: marc.thill@wort.lu

(Editorial paru au Luxemburger Wort du 20 mars 2019)